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Epistémologie, Histoire de la psychiatrie, Sexualité et perversion

Congrès de la SFHST 2014, Lyon 28-29-30 Avril

BandeauWebSFHSTJ’interviendrai dans deux colloques organisés dans le cadre du Congrès 2014 de la Société Française d’Histoire des Sciences et des Techniques qui se déroulera à Lyon du 28 au 30 Avril. Programme du congrès disponible ici. 

Session 20 : colloque « L’objet « sexe » dans les savoirs, les techniques et les pratiques de la biologie et de la médecine au XIXe-XXe siècle » (28 – 30 Avril), organisé par Laura Piccand, Michal Raz et Silvia Chiletti.

Titre de la communication : Contribution à l’archéologie de la distinction sexe – genre : ce que les « perversions sexuelles » au XIXe siècle ont fait au sexe.

Nous montrerons comment la distinction contemporaine entre sexe, genre et orientation sexuelle, dont on fait le plus souvent remonter la formulation à la clinique du transsexualisme par le psychiatre et psychanalyste Robert Stoller à partir des les années 1960 aux Etats-Unis a ses commencements dans les discours scientifiques et médicaux sur l’homosexualité entre 1860 et le début du XXe siècle, qui ont non seulement rompu avec l’appréhension binaire de la sexualité issue des Lumières (« l’instinct sexuel » correspond au sexe biologique et s’adresse au sexe opposé à celui de l’individu) mais ont aussi marqué une rupture anthropologique dans la manière de se représenter la sexualité.

Résumé : la distinction entre les concepts de « sexe biologique », de « genre » et d’ « orientation sexuelle » trouve ses sources non au XXe siècle, mais au XIXe siècle. Son histoire croise celle des discours savants sur les sexualités déviantes (les « perversions sexuelles » dans la médecine mentale) et l’histoire politique des homosexualités, plus précisément celle des premières revendications militantes publiques dans l’espace germanique à partir des années 1860, en particulier leur expression chez le journaliste et avocat Karl Heinrich Ulrichs. Ce dernier a en effet proposé une théorie novatrice de l’identité homosexuelle masculine, naturaliste et fondée sur l’évolutionnisme et l’embryologie, promouvant un concept d’inversion sexuelle sous ne nom d’uranisme : les hommes désirants leurs semblables possèdent un psychisme de femme dans un corps d’homme, variation naturelle parmi la population humaine. Cette théorie rapidement assimilée et transformée par les psychiatres germaniques qui font de cette inversion une perversion sexuelle (donc une maladie mentale) rencontre cependant immédiatement ses limites. En effet, son ancrage naturalite l’amène à ressaisir une conception binaire de la sexualité, dans laquelle seuls deux facteurs peuvent varier : le sexe biologique, et l’objet de l’instinct sexuel. Mais expliquer l’homosexualité par une simple inversion d’un de ces deux termes relève d’une entreprise circulaire : dire qu’un homme désire les hommes parce qu’il a « une âme de femme dans un corps d’homme » implique que la relation entre deux hommes met en jeu deux psychismes féminins, c’est à dire un « lesbianisme psychique ». Le moment d’invention de l’inversion sexuelle constitue donc une charnière logique et historique, car il met en évidence qu’une explication scientifique des homosexualités n’est pas possible si l’on s’en tient au naturalisme classique : il devient nécessaire de changer de cadre de pensée et de distinguer non deux mais trois termes, le sexe biologique, l’identité sexuée de l’individu, et son orientation sexuelle. Ce sont dans les décennies suivantes, de 1870 à 1910, que cette distinction va se préciser, d’une part grâce à la sexologie militante, de l’autre à la clinique de « l’inversion » qui va démembrer cette catégorie pour distinguer clairement homosexualité, transvestisme et transsexualisme.

A travers une double approche épistémologique et historique, nous souhaitons donc contribuer à l’archéologie de la distinction entre sexe et genre en retraçant cette histoire entre 1850 et 1900 ; deuxièmement montrer dans quelle mesure, au delà des discours savants, c’est d’une rupture culturelle et anthropologique avec la modernité des Lumières et ses héritages durant le premier XIXe siècle dont il s’agit : c’est le cadre de pensée logico-philosophique des relations entre sexualité et sexe qui en est sorti transformé, inaugurant l’espace de pensée et de représentation contemporain qui est le nôtre.

Session 11 : colloque « La classification comme pratique scientifique »(29-30 Avril) organisé par François Lê et Anne-Sandrine Paumier

Titre de l’intervention : Classification et observation : espèces et « airs de famille » en psychiatrie.

A partir de l’analyse de cas concrets tirés de l’histoire de la psychiatrie mettant en jeu différents modèles de classification non essentialistes et non standard en psychopathologie, nous analyserons les relations logiques et épistémologiques fines qui se tissent entre l’observation (empirique et clinique) et les catégories (les concepts classificatoires définissant les espèces de troubles mentaux) et leurs implications ontologiques. Nous mettrons particulièrement l’accent sur les « airs de famille » cliniques dont l’analyse est une voie privilégiée pour comprendre les interactions fines entre concepts et observations dans la théorie et la pratique de l’esprit malade.

Résumé : les principes présidant aux classifications en psychiatrie et psychopathologie et leur apparente diversité soulèvent le problème central de la relation entre l’observation (empirique et clinique) et les catégories (les concepts classificatoires définissant les espèces de troubles mentaux): est-ce l’observation empirique de ressemblances entre des cas, ou l’invention de nouvelles théories et catégories qui président logiquement et chronologiquement à la construction des espèces ?
Nombre d’études récentes (années 1990-2010) en philosophie de la psychopathologie proposent des modèles non classiques et non essentialistes (c’est-à-dire non aristotéliciens) de catégorisation pour penser le rapport entre concepts classificatoires, observations, et pratique – la psychiatrie étant à la fois savoir et pratique de l’esprit malade : la mobilisation des « catégories radiales » de Lakoff en psychologie cognitive : prototype, exemplarité, etc.; celle de la structuration des classes par ressemblance de famille chez Kleiber (qui actualise les travaux de Rosch) en linguistique et psycholinguistique ; le nominalisme interactif de Hacking, qui modélise les interactions dynamiques entre catégories et individus en épistémologie des sciences médico-psychologique. Ces modèles permettent de penser comment le regroupement d’une série d’items dans une même catégorie ne relève pas de l’identification d’un trait commun partagé (une propriété essentielle qui s’opposerait aux propriétés contingentes). A partir de cas concrets tirés de l’histoire de la psychiatrie, nous souhaitons analyser ces modèles non standards de la relation entre concepts et observation à partir de l’analyse des « airs de famille » cliniques, qui permet de penser la dynamique de regroupement de cas sous une même espèce mais aussi de dégager des critères qui rendent compte du succès ou de l’échec épistémologique et pratique d’une classification. A cette fin, nous mobiliserons les travaux de la linguistique et de la psychologie cognitive dédiés à la construction, à l’usage des catégories et à la manière dont elles organisent notre perception (Lakoff, Rosch, Kleiber). Nous développerons les implications ontologiques de ce modèle sur la question de la référence des catégories classificatoire des troubles mentaux.

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