you're reading...
Epistémologie, Histoire de la psychiatrie, Sexualité et perversion

Symposium « Perversion et fonctionnement pervers : de faux-amis », Congrès CIFAS 2015, 3-5 juin, Charleroi, Belgique

J’interviendrai avec Christian Mormont et Jérôme Englebert dans le symposium « Perversion et fonctionnement pervers : de faux-amis », organisé par Jérôme Englebert le 4 juin dans le cadre du Congrès 8ème Congrès international francophone sur l’agression sexuelle (CIFAS 2015), 3-5 juin, Charleroi, Belgique.

Programme du symposium « Perversion et fonctionnement pervers. des faux-amis » à télécharger

Titre de l’intervention : « la perversion dans la nosographie. Analyse conceptuelle et historique, pistes de réflexions pour la clinique »

Résumé : nous souhaitons proposer une approche conceptuelle de la perversion à partir de son histoire au XIXe et au XXe siècle dans la psychiatrie européenne et américaine. Il apparaît en effet que Ce type d’analyse épistémologique clarifiera nombre de problèmes inhérents au concept de perversion, et sera en mesure de fournir des pistes de réflexion pour la clinique. En nous appuyant sur un travail de sources approfondi et sur l’exposition des grands moments de l’histoire du concept de perversion du XIXe siècle à aujourd’hui, nous proposerons trois pistes d’analyse critique. (1) La première consiste à mettre en évidence, à l’encontre de toute une tradition intellectuelle et historiographique, que la question originairement posée par la perversion n’est pas de l’ordre du dysfonctionnement psychosexuel, ou sexuel. Il apparaît plutôt que c’est à partir d’un autre type de problème rencontré précocement par les psychiatres français (1820-30), notamment dans l’exercice médico-légal, que le concept de « perversion » a été forgé, et par la suite appliqué à la sexualité comme à un sous-domaine clinique parmi d’autres. La connaissance psychiatrique se distinguant du savoir sexologique, les tentatives de construire un concept psychopathologique de perversion qui soit non sexuel apparaissent donc comme pertinentes a priori. C’est le chemin qu’ont pris un certain nombre de théories sur la perversion au XXe siècle qui ont mené à la « dé-sexualiser » (relativement), que nous nous proposons de retracer. (2) La seconde piste concerne le problème qu’ont rencontré les premiers psychiatres dans leur exercice médico-légal face à la grande criminalité, puis la délinquance. C’est en effet dans le cadre de la première psychiatrie criminelle en France (1820-1830) qu’a été construit le concept psychopathologique de perversion dont nous sommes toujours les héritiers, en vue de répondre à un problème cardinal : l’attribution de la responsabilité pénale face à des actes pervers difficilement compréhensibles (en raison de l’absence de motif décelable chez leurs auteurs), et donc, dans le contexte légal de l’époque, la distinction entre malades irresponsables et individus pleinement responsables et punissables. Le concept de perversion pathologique, opposé par les psychiatres au mal moral volontaire (la perversité dans le vocable du XIXe siècle), a alors d’emblée posé la question du rapport de l’acte pervers à son sujet (ou son auteur) : est-ce qu’un comportement pervers signe une subjectivité perverse, défini par un fonctionnement spécifique de l’esprit ? Ou au contraire, l’acte pervers est-il sous-déterminé, ne nous disant rien de la « personnalité » du sujet  ? Cette oscillation n’a pas véritablement trouvé de  consensus depuis l’apparition du concept de perversion. (3) Corollaire de la question précédente, l’on peut se demander quel est le rapport de la perversion au mal (le mal moral) ? Est-ce un rapport accidentel, comme le pensaient les premiers psychiatres (la perversion pathologique mène le sujet à commettre des actes moralement pervers sans qu’il soit lui-même pervers) ? Ou une relation intrinsèque, comme on l’affirme très souvent depuis 1850 (il y aurait une recherche du mal pour le mal dans la perversion) ? Ces trois questions nous mèneront à interroger trois points dans la conception contemporaine de la perversion.

 (1) Les deux premières permettent de remettre en perspective la thèse de l’adaptation du pervers, telle qu’elle est posée par Jérôme Englebert. En effet, les conceptions déficitaires de la perversion la comprenant comme désadaptation, voire inadaptabilité (Dupré, 1912/1925) ont longtemps dominé (en particulier dans la psychiatrie francophone), pour des raisons relevant à la fois du contexte matériel de la clinique délinquante et socio-politique à travers  la question de la gestion de la dangerosité sociale et pénale. Il s’agit donc de comprendre dans quelle mesure penser aujourd’hui la perversion en termes d’adaptation à l’environnement représente une rupture et une nouveauté en regard de toute une tradition psychiatrique. (2) La disparition du diagnostic de perversion au profit de celui de paraphilies dans le DSM. En réalité, le concept de perversion tel que manié dans la psychiatrie francophone s’est diffracté dans la psychiatrie américaine dans différentes catégories de troubles de la personnalité et de la préférence sexuelle. Il s’agit donc d’analyser cette diffraction (et donc de proposer une analyse comparatiste), et d’interroger de manière critique le champ d’application du concept de « paraphilie ». Il semble en effet que l’erreur du DSM soit à la fois de prétendre à une classification qui reste, au fond, de type sexologique descriptive, tout en cherchant à pointer les troubles sous-jacents aux comportements sexuels qui forment le principe de la classification des paraphilies (sadisme, exhibitionnisme, etc.). Or, cela ne permet pas de définir un concept consistant de perversion : d’une part, les critères diagnostiques sont multiples et oscillants; de l’autre, à l’image des catégories de perversion sexuelle de la fin du XIXe siècle qu’ils continuent à faire fonctionner en l’état, le champ clinique couvert par chaque catégorie de paraphilies est hétérogène, ne permettant pas, par exemple, d’opérer la distinction entre des passages à l’acte de type obsessionnel (type exhibitionnisme de Lasègue) et pervers. (3) Enfin, l’oscillation entre critères diagnostiques comportementaux et psychologiques, dont le concept de perversion a été originellement affecté, perdure aujourd’hui, sous plusieurs formes qui affectent tant le diagnostic que la clinique expertale, et qu’il s’agit d’analyser : dans quelle mesure est-il possible de penser le comportement pervers sans sujet pervers, et, à l’inverse, d’isoler un fonctionnement ou une structure perverse au delà des comportements ?

Publicités

Discussion

Les commentaires sont fermés.

Licence CC-BY-SA

Si vous utilisez, citez !
%d blogueurs aiment cette page :