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Droit et société, Epistémologie, Histoire de la psychiatrie, Sciences humaines, Sexualité et perversion

Les troubles psychosexuels dans le DSM 5 et la CIM 11 : l’intégration du critère du consentement dans les critères psychopathologiques, raisons et problèmes, séminaire NEPSM, EHESS, jeudi 21/12/17, 17h-19h

Nous interviendrons avec David Simard, philosophe et historien des sciences, dans le séminaire Nouvel esprit de la psychiatrie et de la santé mentale : histoire, sociologie, philosophie (programme en lien) le jeudi 21/12/2017 à l’EHESS, 17 h-19 h, 105 bd Raspail 75006 Paris, salle 6. NEPSM est un séminaire du Cermes3sous la responsabilité de Pierre-Henri CastelAlain Ehrenberg, Nicolas Henckes, Nicolas Marquis et Julie Mazaleigue-Labaste

L’enregistrement de la conférence est disponible ici (clic clic !)

Argumentaire

Cette intervention dont une version courte a été présentée dans le colloque Envers et revers du consentement (organisée à Paris 1 le 15/12/2017) portera sur l’intégration du critère du consentement sexuel dans les classifications psychopathologiques contemporaines des troubles psychosexuelles (les actuels troubles paraphiliques qui sont les anciennes perversions sexuelles) : dans le DSM5 de 2013, qui s’inscrit à cet égard dans la continuité de la rupture initié par le DSM III (1980), et dans la CIM 11 (Classification internationale des maladies de l’OMS) qui sera publiée en 2018. A l’horizon de ce travail, il s’agit de montrer comment  la psychopathologie participe à l’élaboration des modalités et les limites de ce que l’on peut appeler la démocratie sexuelle contemporaine, qui intègre de manière centrale les questions de santé sexuelle et de santé mentale.

En effet, des débats sur la prostitution au traitement social et judiciaire de la pédocriminalité et aux débats autour de la fixation légale d’un seuil d’âge en deçà duquel la présomption de non-consentement sexuel est irréfragable, il ressort qu’une norme s’est imposée, entre le début du 20e siècle et celui du 21e siècle, en matière de rapports sexuels : le consentement mutuel des partenaires, qui est au cœur de la définition normative de ce qu’est un bon rapport sexuel – ce que doit être un bon rapport sexuel. 

De fait, les rapports qui ne souscrivent pas à cette exigence sont aujourd’hui jugés, perçus et ressentis comme déviants à tous niveaux : ils sont malséants, mauvais, voire illégaux, et les désirer est anormal, voire pathologique. La montée en puissance de cet idéal et norme et la forme qu’elle a pris au 20e siècle manifestent exemplairement les idéaux politiques de nos sociétés : démocratie, égalitarisme, contractualisme.

Or, la littérature psychiatrique manifeste le triomphe de ce réquisit des interactions sexuelles considérées comme normales : elles ont soulignent qu’un rapport sexuel normal, non pathologique, implique le respect d’autrui en tant que personne physique et morale – ce qui s’exprime dans les critères diagnostiques contemporain du « consentement mutuel » et du « dommage causé à autrui », et dans la promotion parallèle d’une conception répressive des grandes violences sexuelles dans le champ criminologique et psychocriminologique depuis le tout début du 20e siècle.

Dans notre intervention avec David Simard, nous interrogerons donc cette norme du consentement et son envers, les « dommages causes à autrui » dans le rapport sexuel. Elle est en effet désormais directement intégrée à titre de critère au sein des classifications des troubles psychosexuels : depuis le DSM III de 1980, et dans la CIM 11 en cours d’élaboration, dans laquelle le consentement va même constituer désormais le critère psychopathologique principal. Est-ce qu’un critère légal, moral et contingent peut constituer un critère psychopathologique consistant ? La réponse qui semble s’imposer à première vue est négative. A l’analyse, les choses apparaissent cependant de manière bien plus complexe. Les catégories de troubles psychosexuels n’opèrent pas, en réalité, une naturalisation forcée, a posteriori, des normes sociales, qui serait une sorte de maquillage pseudo-scientifique assurant la légitimité de normes sexuelles contingentes en les fondant sur la psychologie. A l’inverse, ces classifications sont le produit de contraintes et d’exigences qui leur sont adressées du dehors de la psychiatrie :

  • Elles intègrent des représentations collectives, sociales de la normativité sexuelle, qui sont transversales aux démocraties libérales contemporaines.
  • Elles répondent aux exigences du droit et des procédures pénales.

A partir de l’analyse des débats ayant présidé à la réélaboration des critères diagnostiques des troubles psychosexuels, nous montrerons trois choses :

(1) Comment, en raison de leurs usages en contexte, les classifications psychiatriques des troubles psychosexuels s’ancrent dans une référence aux normes sociales et légales régulant les comportements sexuels, en particulier en raison de leur application médico-légale. C’est notamment cet usage médico-légal, qui remonte au 19e siècle, qui verrouille la possibilité de démembrer ces catégories psychopathologiques en les émancipant du rapport à la loi, et aux lois qui concernent les violences sexuelles.

(2) Comment le concept de consentement impliqué par les classifications contemporaines des troubles psychosexuels est un critère dense et positif de consentement, qui renvoie à la fois aux normes et aux valeurs non seulement de la politique mais aussi de l’éthique sexuelle contemporaine dont la psychopathologie se présente alors comme une forme de  traduction naturaliste : un rapport consenti n’est pas pas simplement un rapport non contraint, mais le consentement renvoie à l’idée qu’un bon rapport sexuel doit être une relation mutuellement gratifiante entre des individus égaux qui sont aussi des personnes morales et juridiques et des sujets affectifs et psychologiques.

(3) La manière dont les critères diagnostiques des troubles psychosexuels intègrent de manière centrale la représentation contemporaine de l’individu autonome dans les démocraties libérales, dont l’accomplissement individuel au travers de la sexualité est intrinsèquement lié à ses compétences sociales et interindividuelles. 

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